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vendredi 28 décembre

"Benoite, sainte innocente"

Par  le Père Ludovic Frère, recteur du sanctuaire

 

J’aimerais vous parler d’une sainte innocente. Elle ne fait pourtant pas partie de ces enfants, qui ont été massacrés du temps des premiers jours du Christ. Elle n’est pas non l’une des victimes, au cours des siècles, des barbaries et des conflits des adultes. Ou encore, elle ne fait pas partie de ces innocents, enfants à naître, qu’on n’a pas autorisé à vivre, au nom – dit-on - de la liberté des femmes à disposer de leur corps.

Non, la sainte innocente dont je veux vous parler n’est même pas encore reconnue "sainte" par l’Eglise, mais cela ne saurait tarder. En revanche, son innocence ne fait pas de toute ; innocence devant certains péchés, au point que le Seigneur sera même contraint de lui faire percevoir ce qu’est le péché d’impureté, pour qu’elle puisse mieux conseiller les pèlerins. Innocence devant les intérêts égoïstes des puissants, qui lui rendront la vie si difficile.

Cette sainte innocente, vous l’aurez compris, c’est Benoîte Rencurel. Une innocence qui se décline en trois vertus principales : la simplicité, l’humilité et l’obéissance.

* * *

D’abord, la simplicité de Benoîte touche Marie dès la première apparition au Vallon des fours. Quand la jeune bergère demande à la belle Dame si elle voulait partager son goûter, « la dame sourit de sa simplicité »[1], nous disent les Manuscrits du Laus. Les anges souriront de la même manière ; ainsi, quand Benoîte s’émerveille de la force du bel ange qui soulève le tabernacle pour le nettoyer : « "Bel ange, vous êtes si petit et vous portez un si grand fardeau !" L’ange se prit à rire de sa simplicité »[2], notent encore les Manuscrits.

Benoîte n’est pas une théologienne ; elle a la simplicité de ceux qui ont le cœur ouvert ; et cette simplicité, elle en payera le prix, comme tous les innocents. Car les puissants n’aiment pas les simples, non seulement parce qu’ils les renvoient à ce qu’ils ne sont pas - et donc aussi à la futilité de leurs pouvoirs - mais aussi parce que, justement, les simples n’ont pas peur du pouvoir des puissants.

On verra ainsi Benoîte s’adresser à Monseigneur l’Archevêque d’Embrun avec une aisance qui étonne, elle qui était une paysanne illettrée. Quand Mgr de Genlis veut la faire avouer une confidence qu’elle avait reçu, la servante du Laus lui répond que « s’il se charge du péché, elle le fera ; mais pas autrement »[3]. La simplicité, c’est aussi du bon sens, et Benoîte n’en manquait vraiment pas, n’en déplaise aux hommes de pouvoir, qui se retrouvaient à nu devant elle.

* * *

Car cette simplicité s’accompagne chez Benoîte d’une véritable humilité, qui est la force de ceux qui n’ont rien. Humble, Benoîte reconnaît sa juste place devant Dieu ; et l’on entend comme un écho aux paroles de Jean-Baptiste, indigne de dénouer les sandales du Christ, quand Marie tend la main à Benoîte et qu’elle s’entend répondre : « Belle Dame, je ne suis même pas digne d’embrasser ni de toucher vos pieds »[4].

Mais c’est dans sa vigilance à fuir toute occasion d’auto-glorification que Benoîte témoignage au plus haut point de son humilité, qui n’est pas feinte. Ainsi, la prière de la bergère est rythmée par ce souci : « elle est si humble, disent les Manuscrits du Laus, qu’elle demande continuellement à Dieu que tout ce qu’elle a fait et fera ne soit jamais par vaine gloire »[5]. Voilà bien une intention qui peut aussi habiter nos prières pour convertir tous nos ridicules orgueils.

L’humilité conduit Benoîte à une modération dans ses propos, et là aussi certains ont peut-être besoin du modèle de Benoîte pour se convertir. « Elle ne parle jamais des grandes consolations qu’elle reçoit, disent encore les Manuscrits, ni quand [la Vierge] lui parle des choses célestes […] »[6]. Une économie de paroles dont nous pourrions nous inspirer, surtout après avoir accueilli à Noël la Parole faite chair, qui rend dérisoires et inutiles beaucoup de nos paroles, quand elles nous mettent nous-mêmes en avant.

Sainte innocente, Benoîte rencontre nécessaire de l’adversité, car l’innocence des humbles accuse les intérêts des orgueilleux. Et l’on verra, dans toute l’histoire du Laus - pas seulement du temps de Benoîte, d’ailleurs -  l’orgueil de bien des gens s’opposer à la dévotion du Laus, sans jamais parvenir à la mettre à terre, car ce sanctuaire est l’œuvre de Dieu et non pas des hommes. Mais pour qu’il reste œuvre de Dieu, il doit être toujours, de la part de ceux qui le servent et le fréquentent, reçu avec humilité.

* * *

La troisième vertu d’innocence de Benoîte, comme une conséquence des deux premières, c’est son obéissance. La servante du Laus avait un vif souci d’obéir à la volonté de Dieu, et d’accepter les contraintes des obéissances humaines,  même quand c’était à son désavantage, notamment lors des 19 années de l’éclipse du Laus, où Benoîte n’avait pas le soutien des chapelains du sanctuaire.

Mais, comme tout être humain, la servante du Laus aura aussi parfois de la peine à obéir, même quand c’est la Mère de Dieu qui lui commande. Nous lisons ainsi, dans les Manuscrits, que « la répugnance qu’elle a de se mêler des affaires des autres fait qu’elle néglige bien souvent d’obéir à Marie, qui lui apparaît […] et lui dit […] qu’elle est fâchée de ce qu’elle n’a pas averti les personnes qu’elle lui avait dit »[7].

Mais qu’elle est belle, cette réponse donnée par Benoîte à des ecclésiastiques, qui lui demandent « pourquoi elle n’obéit pas précisément à la Mère de Dieu. Elle répond que la Mère de Dieu est si bonne et lui commande d’un air si doux qu’elle ne croit pas qu’elle le veille absolument »[8]. Et nous retrouvons cette belle simplicité de Benoîte, qui la rend si chère à nos cœurs !

Frères et sœurs, l’innocence des simples rencontre l’opposition des puissants et des compliqués, parce qu’ils se trouvent remis en cause. L’innocence des humbles rencontre l’opposition des orgueilleux, parce qu’ils sont « renversés de leur trône », comme Marie l’annonçait dans son Magnificat. L’innocence des obéissants rencontre l’opposition et l’abus de ceux qui croient avoir du pouvoir, mais qui n’en auraient aucun sans que Dieu le leur confie, comme Jésus le révèle à Pilate.

En ce jour où nous faisons mémoire des saints innocents et où fêtons l’anniversaire de la mort de l’innocente Benoîte, je vous encourage à relire le chant du Magnificat, car il résume à merveille ce que fut la vie de la servante du Laus. Et il nous aide à choisir, dans les circonstances particulières de nos existences diverses, de vivre nous aussi ces vertus de simplicité, d’humilité et d’obéissance, car c’est là que se trouve la clé de la vraie vie. Amen.



[1] CA G. p. 8 II [54] – année 1664

[2] CA G. p. 45 VI [91] – année 1667

[3] CA G. p. 79 XVIII [125] – année 1672

[4] CA G. p. 11 XIV [57 – année 1664

[5] CA G. p. 27 XX [73] – année 1665

[6] CA G. p. 62 XVII [108] – année 1670

[7] CA G. p. 65 VI [111] – année 1671

[8] Ib. Id.