Retour à la liste
lundi 24 décembre

"Couché dans une mangeoire"

Par  le Père Ludovic Frère, recteur du sanctuaire

 

Le récit de la naissance de Jésus est grand par sa sobriété : Marie « mit au monde son fils premier-né ; elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune » (Luc 2, 7). Une seule phrase décrit cet événement à la portée pourtant si grandiose ; une seule phrase que les traditions ne manqueront pas de développer et d’embellir ensuite.

Jésus est-il né dans une grotte ou dans une étable ? Y avait-il vraiment un âne et un bœuf ? Ces questions ne sont pas le souci de l’évangéliste, qui veut aller à l’essentiel pour nous faire accueillir, dans la crèche, le Sauveur du monde, Dieu fait homme : l’événement qui allait bouleverser toute l’histoire de l’univers.

Le seul détail que saint Luc se permet, c’est l’objet dans lequel est déposé l’enfant Jésus : une mangeoire. Et s’il apporte cette précision, c’est certainement qu’elle a son importance. D’ailleurs, quand l’ange apparaît aux bergers, ce même détail leur est fourni : « Vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire » (Luc 2, 12). Qu’est-ce que cette mangeoire peut bien avoir de si important ?

* * *

Après le ventre maternel de Marie, la mangeoire est la première demeure du Sauveur du monde en sa chair, son premier lit, le premier trône du Roi de l’univers annoncé dans la première lecture : « Merveilleux-Conseiller, Dieu-fort, Prince-de-la-paix, Père-à-jamais » (Is 9, 5). Mais cette couche est loin d’être un lit royal. Il faut dire que le Sauveur du monde n’aura ensuite « pas d’endroit où reposer la tête » (Mt 8, 20), comme il le confiera lui-même.

La mangeoire est ainsi la première manifestation de ce dénuement : Dieu se fait tout fragile, dans la plus grande impuissance, pour n’effrayer personne, pour ne dominer personne. Au IVe siècle, saint Jérôme s’était insurgé qu’on ait changé à Bethléem, la simple mangeoire qui s’y trouvait pour en mettre une en argent. Il disait de la première : « Elle m’est autrement précieuse, celle qui a été enlevée ; je ne condamne pas ceux qui ont agi de la sorte pour rendre hommage, mais j’admire le Seigneur, le Créateur du monde, qui n’a pas voulu naître dans l’or ou l’argent, mais dans l’argile ».

Cette mangeoire est aussi certainement remplie de paille, c’est bien là sa fonction. Le Sauveur du monde est couché sur la paille ; celui qui est la solidité éternelle vient recouvrir la paille de tout ce qui est éphémère, la paille de nos vies, « balayées par le vent », comme le reconnaît le premier des psaumes de la Bible (Ps 1, 4). Ainsi, déjà dans la fragilité de sa naissance, le Christ donne une consistance à nos vies ballotées par les soucis de l’existence et soumises à une mort certaine.

* * *

Mais, par son Incarnation, le Fils éternel n’est pas venu seulement apporter une solidité à tout ce qui est trop fragile dans nos vies. Couché dans la mangeoire, le Messie s’annonce déjà comme une nourriture pour l’humanité affamée. Il ne vient pas simplement faire un petit tour sur notre terre ; il vient nous sauver et s’offrir en nourriture. Dans une homélie du Ve siècle, Théodote d’Ancyre commentera ainsi : « Dans la crèche, c’est le Verbe de Dieu qui se présente au moyen du corps, afin que l’ignorant aussi bien que l’intellectuel puisse accéder à cet aliment qui nous sauve »[1].

La mangeoire nous présente donc Jésus à manger ; elle annonce ainsi l’Eucharistie. Plus tard, le Christ enseignera à ses disciples, déconcertés : « Mon corps est une vraie nourriture et mon sang est une vraie boisson » (Jean 6, 55). Et, à la Noël de l’année 1223, François d’Assise installera dans son église une mangeoire remplie de paille, entourée d’un âne et d’un bœuf. Il recevra la permission de poser sur la mangeoire un Autel, et un prêtre y célébra la messe.

Comme à Bethléem, la "maison-du-pain", l’Eglise ne cesse d’engendrer le Christ au monde ; l’Autel accueille le corps du Sauveur qui vient reposer parmi nous, nourrir nos âmes et fortifier nos corps. Dans le corporal, pièce de tissu déposé sur l’Autel, reposent le pain et le vin qui deviennent corps et sang du Christ, celui-là même qui fut enveloppé de langes dans la mangeoire.  

Cependant, pour ne pas nous dominer et vivre une véritable alliance « d’égal à «égal » pour ainsi dire, celui qui se fait nourriture accepte aussi d’avoir besoin de nourriture. Le vrai Pain vivant venu du Ciel (cf. Jean 6, 55) doit lui-même être nourri du lait de Marie. Il préfigure ainsi ce qu’il vivra ensuite, dans son corps qui est l’Eglise : « J’avais faim et vous m’avez donné à manger » (Mt 25, 35). La fête de Noël est alors nécessairement une fête d’attention à ceux qui ont besoin d’être nourris ; et si nos tables de ces fêtes sont trop garnies au point de gâcher quand d’autres n’ont rien à manger, nous aurons certainement à l’assumer un jour devant le Seigneur.

* * *

Mais la mangeoire dans laquelle l’enfant-Jésus est déposé annonce sans doute aussi un autre événement. Le bois de cette mangeoire ne préfigure-t-il pas celui de la croix ? L’absence de place pour la sainte famille dans la salle commune n’annonce-t-elle pas les portes et les cœurs fermés, que le Christ rencontrera au point qu’on ira jusqu’à le mettre à mort ? Le corps du Seigneur emmailloté au jour de sa naissance ne présage-t-il pas de son corps enveloppé dans le linceul et déposé dans le tombeau ? Et les Mages, qui apporteront bientôt la myrrhe n’annonceront-ils pas l’ensevelissement de Jésus ?

C’est d’abord tout le mystère de la vie qui est ici exprimé : nous naissons, nous vivons, puis nous mourons. Et cette réalité de notre existence humaine, Dieu la prend totalement quand il devient homme. Mais il ne l’assume pas simplement pour la vivre comme nous ; il la vit pour la sauver. Celui qui mourra et sera déposé au tombeau ressuscitera au troisième jour. Déjà, dans la crèche, rayonne la lumière plus forte que la nuit. Les bergers en sont les témoins privilégiés ce soir : « L'ange du Seigneur s'approcha, et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa lumière » (Luc 2, 9). D’ailleurs, l’évangéliste précise : « Ils furent saisis d'une grande crainte », la même que celle du jour de Pâques, quand les apôtres furent « remplis de stupeur et de crainte » (Luc 24, 37). Mais cette nuit lumineuse, qui annonce déjà la nuit pascale, nous redit avec force que les ténèbres ne l’emporteront pas.

La mangeoire dans laquelle le Fils unique de Dieu est déposé au jour de sa naissance fait encore écho à la corbeille dans laquelle Moïse est placé par sa mère, pour échapper au massacre décidé par Pharaon. La corbeille de Moïse le sauvera d’une mort certaine ; la mangeoire du Christ ne l’en préservera pas, mais elle annonce déjà la victoire de Pâques. Celui qui est né dans la paille ressuscitera dans la gloire. Notre joie de ce soir n’est donc pas seulement celle d’une belle naissance ; elle est celle d’une grande victoire. Et au cœur de cette nuit, nous annonçons déjà la lumière qui ne s’éteindra jamais ! Joyeux Noël ! Amen.



[1] Théodote d’Ancyre (+438), Homélie pour Noël, 1, PG 77, 1361.