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dimanche 28 février

Journée mondiale de la patience miséricordieuse

Par  le père Ludovic Frère

Comme on les comprend, ces personnes qui s’approchent de Jésus pour lui faire part d’un drame odieux ! Elles avaient sans doute saisi la sagesse sortant de sa bouche ; alors, plus que tout autre chose, c’est sur cette question des drames et de la souffrance qu’elles interpellent Jésus.

Des Galiléens massacrés par Pilate et une tour qui a tué 18 personnes dans son écroulement : des "faits divers", comme on dit ; mais derrière les chiffres, des drames qui touchent de vrais gens, qui affectent de vraies familles. Alors, à chaque époque bien sûr, du temps de Jésus comme aujourd’hui, des « pourquoi » se bousculent dans nos esprits : pourquoi cela est-il arrivé ? Pourquoi à ces personnes plutôt qu’à d’autres ? À qui la faute ? Et comment se fait-il que Dieu n’ait pas empêché cela ?

Des questions cruciales, tellement centrales dans notre foi ; et à presque mi-chemin de notre marche vers Pâques – une marche qui passera nécessairement par la croix – osons avec le Christ regarder bien en face ces grandes questions qui bouleversent nos vies et qui peuvent faire vaciller la foi des plus convaincus.  Devant tous les drames, provoqués par la nature ou par les hommes, où est-elle, la puissance de notre Dieu ? Où est-elle, la victoire du Christ que nous chanterons dans la nuit pascale ?

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Remarquez, dans l’évangile d’aujourd’hui, que c’est Jésus lui-même qui s’empare de la question. Il ne se  dérobe pas et il évacue tout de suite l’interprétation la plus facile : non, les victimes ne sont pas plus coupables que les rescapés. Sous-entendu : aucun drame n’est jamais une punition divine. Voilà qui est clair !

Le Christ va-t-il alors nous révéler les vraies causes ou les vrais coupables ? Eh bien non, rien d’autre que ces paroles déconcertantes : « si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même » (Luc 13,3). Qu’est-ce que cela veut dire ?

D’abord, sans doute, un simple constat d’évidence : la vie est courte et tellement fragile. Une tour qui s’écroule ou un tyran sanguinaire… et notre existence se trouve stoppée net !

Mais dans la bouche du Christ, ce constat de fragilité devient un appel à vivre pleinement. Je pense alors à ces paroles de Confucius : « Tout être humain a deux vies. La deuxième commence quand il comprend qu’il n’en a qu’une ». Mais la Révélation chrétienne va plus loin encore : tout être humain a deux vies. La deuxième commence quand il comprend qu’il n’en a qu’une… mais qu’elle est ouverte à l’éternité ! L’enjeu de l’existence, c’est donc le salut : le nôtre et celui de tous nos frères et nos sœurs.

C’est pourquoi, dans la foulée de cette prise de conscience de la fragilité de nos vies, Jésus nous offre cette parabole du figuier, qui est un appel en même temps qu’une promesse : employons le temps présent pour porter du fruit… ou au moins le désirer !

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En prenant conscience que nos vies sont fragiles et que nous pouvons donc mourir ce soir, demain, ou à tout moment, nécessairement, nous percevons un appel à porter du fruit pour une vie belle et utile, tournée vers les autres et non pas centrée sur soi. Allons-nous attendre un verdict, nous annonçant qu’il nous reste quelques mois d’existence, pour commencer à porter du fruit et penser au salut éternel ?

Nous touchons alors du doigt une dimension essentielle de la miséricorde divine, telle que nous sommes particulièrement appelés à la saisir en ce Carême de l’année de la miséricorde ; une dimension essentielle, qui est au cœur de l’expérience de Benoîte ici même, quand le Ciel a pris son temps avec elle - 54 années - alors qu’il aurait pu, en une fraction de seconde, lui faire saisir tout ce qu’il avait à lui enseigner.

Le Seigneur a voulu se servir du temps avec Benoîte, pour bien montrer qu’il emploie le temps pour notre salut, c’est-à-dire pour faire grâce, pour faire triompher sa bienveillante miséricorde ; ainsi, en notre sanctuaire, tous les pèlerins perçoivent que le temps devient l’allié d’une conversion progressive et libératrice.

La miséricordieuse patience de Dieu nous fait découvrir qu’il n’a jamais sur nous de regard figé. Il est étranger à cette manière "photographique" de considérer les autres, comme si toute notre vie se résumait à un moment, à un acte, à un péché. Non, le Seigneur nous voit toujours en projet, il nous sait en chemin, il connaît nos capacités d’avancer.

Le Seigneur nous voit toujours en projet ; il n’est pas un juge impitoyable, mais notre plus grand supporter, notre meilleur entraineur. Il fait confiance à nos possibles progressions, il ne baisse jamais les bras, même devant le pécheur le plus endurci. Il ne cesse de nous considérer avec espérance ! Ah, si nous avions un tel regard miséricordieux sur chaque être humain !

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Le Seigneur fait confiance au figuier. Il croit qu’il peut porter du fruit, même s’il n’en a jamais donné jusqu’alors. À plus forte raison donc, pour nous dont les vies ont nécessairement déjà porté au moins de petits fruits : le Seigneur nous regarde toujours avec espérance !

Nous comprenons alors que les figuiers que nous sommes disposent d’un engrais formidable, qui s’appelle la miséricorde. Un engrais qui n’est pas donné en récompense pour les fruits portés, mais en vue de porter du fruit.

Aucun de nos actes, même le plus abject, ne pourra jamais faire renoncer le Seigneur à entourer ses créatures de miséricorde ! Car Dieu est fidèle à son amour, d’un amour qui est son être-même, donc qui n’a pas de limite. Dans la 2e épitre à Timothée, saint Paul conclut : « Si nous sommes infidèles, Lui, il restera fidèle, car il ne peut se rejeter Lui-même » (2 Tim 2,13).

Dieu est nécessairement fidélité miséricordieuse, sans quoi il ne serait plus Dieu. Il laisse alors à chacun le temps nécessaire pour porter du fruit. Et aujourd’hui, face aux drames de son époque, un tyran ou une tour, comme face aux drames de notre époque présente, le Seigneur nous secoue, pour nous faire prendre conscience que c’est maintenant ! La vie humaine est tellement éphémère ; c’est maintenant, le temps du salut !

Oui, viendra un temps où il sera trop tard ! La parabole du figuier se conclut ainsi : « peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir. Sinon, tu le couperas » (Luc 13,9). Ce n’est pas une limite à la miséricorde divine, mais son expression la plus profonde, aussi paradoxal que ça puisse nous paraître : le Seigneur nous aime et nous respecte jusqu’à s’incliner devant nos refus. S’il forçait notre liberté, il ferait violence à ses créatures. Mais il nous respecte bien trop pour nous forcer à Le choisir ! Quelle humilité pour le Seigneur de prendre acte de nos choix de couper avec Lui !

Jamais Il ne nous contraint, mais Il fait tout ce qu’il peut pour nous sauver ; il le fait en utilisant le temps pour que nous puissions nous décider vraiment à Le choisir. Saint Pierre l’affirme alors avec force : « Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard. Au contraire, c’est pour vous qu’il patiente, car il n’accepte pas d’en laisser quelques-uns se perdre, mais il veut que tous parviennent à la conversion » (2 Pi 3,9).

Frères et sœurs, c’est pour vous qu’il patiente, c’est pour moi qu’il patiente, c’est pour le monde entier qu’il patiente, en travaillant notre terre intérieure et en y déposant l’engrais précieux de sa miséricorde, particulièrement par le trésor des sacrements !

De notre côté, ne tardons pas à lui répondre ; il y a urgence car notre vie sur terre est si courte ! Mais cette urgence appelle aussi à offrir aux autres cette patience que nous voulons tant recevoir de Dieu.

Puisque nous sommes à la veille d’un jour qui n’existe que tous les 4 ans, pourquoi ne pas faire de demain la journée mondiale de la patience miséricordieuse ? Nous pouvons toujours essayer, ici au sanctuaire ou bien chez vous : profiter de ce jour de plus dans l’année pour le voir comme une opportunité particulière, un supplément de vie, afin de nous convertir davantage encore mais aussi de prendre le temps de la miséricorde envers les autres.

Belle journée mondiale de la patience miséricordieuse à vous tous !

Amen.