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dimanche 26 octobre

La colère de Dieu

Par  le père Ludovic Frère, recteur du sanctuaire

Avec les lectures de ce dimanche, il peut être tentant de s’arrêter seulement sur le grand commandement de l’évangile : l’amour de Dieu et l’amour du prochain. C’est évidemment fondamental, mais la liturgie de l’Eglise a voulu faire précéder cet évangile de lectures déroutantes, qu’il nous faut accepter d’entendre également.

Dans le livre de l’Exode, on aimerait presque s’excuser d’avoir à proclamer cette parole du Seigneur : « ma colère s’enflammera et je vous ferai périr par l’épée ». On pourrait chercher à s’en sortir caricaturalement, en remarquant que nous sommes ici dans l’Ancien Testament, et que Jésus-Christ révèlera ensuite un autre visage de Dieu. Mais la deuxième lecture est bien du Nouveau Testament, quand saint Paul nous appelle à attendre le retour du Christ, lui « qui nous délivre de la colère qui vient ». De quoi nous parle-t-on ici ?

La Bible nous montre à plusieurs reprises Dieu en colère. Ce n’est pourtant pas une explosion incontrôlée de mauvaise humeur divine, puisque le livre des Nombres révèle un  Seigneur « lent à la colère et plein d’amour » (Nb 14,18). Et par la bouche du prophète Osée, Dieu promet : « Je n'agirai pas selon l'ardeur de ma colère, je ne détruirai pas Israël, car je suis Dieu, et non pas homme » (Osée 11, 9).

La colère de Dieu n’est donc pas une colère humaine ; mais s’il faut parler d’une sainte colère, alors osons le faire.. J’espère, pour ma part, que Dieu se met parfois en colère !

J’espère qu’il est en colère quand il voit ce que nous faisons des beautés de sa création !

Je crois qu’il est en colère contre la loi Taubira mais aussi contre ceux qui humilient des personnes homosexuelles. Je crois que Dieu en colère contre les réseaux maçonniques et les systèmes totalitaires sous couvert d’humanitaire Je ne doute pas qu’il soit en colère contre les fous qui décapitent en son nom. Je suis convaincu qu’il est colère devant ces gens d’Eglise qui ont violenté des enfants. Je suis certain qu’il est en colère contre Satan, l’esprit malveillant qui utilise les fragilités humaines pour nous faire tomber et risquer notre perte éternelle.

J’espère un Dieu en colère, sinon il pourrait être soupçonné de passivité, de complicité, de manquer de cœur ou d’être injuste ! Etes-vous disposés à mettre votre foi en Dieu injuste ? D’accord pour répondre au commandement d’aimer Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme et de tout notre esprit, mais encore faut-il que ce Seigneur ne soit pas un Dieu indifférent au sort de ses enfants. Sinon, l’aimer serait le pire des commandements !

Je crois en un Dieu capable de colère pour éviter de nous aveugler devant les injustices et pour nous placer devant nos responsabilités. Les apparitions du Laus l’illustrent d’ailleurs, en rapportant qu’un jour de l’année 1690, « l’ange dit [à Benoîte] que la colère de Dieu était grande, parce que le peuple ne faisait pas de prières publiques ; alors, la guerre durerait encore » (CA G. p. 153 VI [199]).

Cette guerre - il s’agit ici des guerres de religions, entre chrétiens - n’est pas une punition infligée par Dieu dans sa colère : c’est le contraire. Le Seigneur est en colère qu’il y ait la guerre et que le peuple ne prie pas, car la prière est le seul chemin pour aboutir à la paix véritable, par la conversion des cœurs. La colère de Dieu est ainsi une manifestation de son impatience à ce que nous comptions enfin sur Lui plus que sur nos seules forces.

Le Seigneur se révèle donc en colère contre certains de nos comportements, mais pas directement contre nous. Sa colère ne vise pas notre extermination, mais notre conversion, comme l’atteste le prophète Ezéchiel : « par ma vie, dit le Seigneur, je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive » (Ez 33. 11).

En exprimant de la colère, alors qu’il est le Dieu d’amour infini, le Seigneur ne nous dit-il pas ainsi qu’il sait distinguer entre la personne et ses actes ? Comme une mère pourra se mettre en colère contre un enfant qui a fait du mal, mais n’aura pas pour autant moins d’amour pour cet enfant. Attention d’ailleurs à nos colères humaines, qui pourraient laisser croire à des enfants que nous les aimons plus : une colère doit toujours, en même temps, porter un profond amour pour celui qu’on peut éduquer par un tel comportement.

La colère ainsi vécue est dans la dynamique de la miséricorde : elle met en évidence des comportements inacceptables, au nom de l’amour que l’on a pour celui qui les a adoptés. Notre difficulté, à nous êtres humains, c’est de concevoir une colère qui soit libérée de tout retour à nous-mêmes : chez nous, la colère est rarement purifiée de tout désir de l’emporter ou de nous défouler sur quelqu’un. Cette colère-là est dénoncée par le Ciel, comme un ange le dit ici à Benoîte : « quand on se fâche, on ne fait rien qui plaise à Dieu » (CA G. p. 157 III [203]).

Nous percevons qu’il y a donc bien deux colères : la première est portée par l’amour, la deuxième est tenue par l’orgueil. D’ailleurs, le Nouveau Testament emploie deux termes différents que nous traduisons en français par « colère ». Le premier signifie : « passion, énergie » - et le deuxième : « ce qui est agité, perturbé ».

Dieu est passionné pour nous, il a une colère exprimée par le premier terme : une colère d’énergie vitale. Cette colère n’est évidemment jamais haineuse, jamais incontrôlée ; mais elle est « convertissante », comme peut l’être la colère d’un parent envers son enfant, à condition d’être purifiée de tout transfert sur lui de notre propre agitation intérieure.

L’amour passionné de Dieu le conduit alors à cette sainte colère qui s’indigne contre le mal et qui veut réveiller en nous la force du bien. Ainsi s’éclaire la logique de nos trois lectures de ce dimanche. Le livre de l’Exode prévient d’une possible colère divine qui s’enflammera, mais on pourra noter que l’annonce ne sera jamais suivie d’effets, puisque le Seigneur renouvellera sans cesse ses prévenances pour son peuple.

La 1e lettre aux Thessaloniciens annonce quant à elle le jugement dernier comme « la colère qui vient » ; mais ce ne n’est pas une menace ; seulement un appel à la responsabilité, car nos actes nous engagent. Le livre de l’Apocalypse le dit avec force, quand saint Jean témoigne : « Alors j’ai entendu une voix qui venait du ciel. Elle disait : "Écris : Heureux, dès à présent, les morts qui meurent dans le Seigneur. Oui, dit l’Esprit, qu’ils se reposent de leurs peines, car leurs actes les suivent !" » (Ap 14,13).

Frères et sœurs, certains d’entre vous se demandent peut-être : pourquoi ce prêtre nous parle-t-il de la colère de Dieu plutôt que de son amour pour nous ? Je vous avoue que s’il fallait choisir entre les deux, je mettrais bien sûr la priorité sur la miséricorde du Seigneur. D’ailleurs, en 12 ans de prédications, je ne pense pas avoir jamais prêché sur la colère de Dieu un seul dimanche, à part aujourd’hui.

Mais en osant aborder cette question, nous nous rendons compte finalement que cette colère n’est pas opposée à l’amour divin. Cette colère n’est pas à craindre comme un énervement céleste déraisonnable, mais au contraire, elle est à accueillir et même à souhaiter comme une grande expression de sagesse et d’affection divines.

Le problème n’est donc peut-être pas d’avoir du mal à concevoir la colère de Dieu, même si nos éducations ou notre psychologie nous rend plus ou moins à l’aise dans la manière d’accueillir la colère.

Mais la grande question posée par la colère de Dieu consiste à nous demander si nous sommes disposés à embrasser avec lui, cette sainte colère, sans nous réfugier derrière la paresse, la tiédeur ou les bons sentiments qui ne font du bien qu’à celui qui les exprime.

Les « assoiffés de justice » (Mt 5,6) dont parle Jésus dans les Béatitudes, ce sont des gens en colère contre l’injustice et qui refusent la fatalité. Mère Teresa, l’abbé Pierre et tant d’autres savaient se mettre en colère. Qui est ainsi en colère reçoit du Seigneur cette formidable promesse : « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés ». Voulons-nous donc, nous aussi, trouver de quoi rassasier toutes nos faims, toutes nos soifs ? Alors : soyons tendrement habités par la colère de Dieu !

Amen.