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dimanche 8 janvier

L'or, l'encens et la myrrhe

Par  le père Ludovic Frère, recteur

On les aime bien, ces mages, qu’on appelle « rois »,  alors que de Roi, il n’y a que celui devant lequel ils viennent s’incliner. Puisqu’aujourd’hui, ils viennent à notre rencontre, joignons-nous à leur impressionnant cortège. Il est fait de dromadaires ou d’éléphants, selon l’imagination des conteurs ; avec, en tête de caravane, nos grands savants, au nombre de 3 ou davantage, peu importe. Ce qui compte, c’est qu’ils lèvent les yeux vers les étoiles.

Ce sont des chercheurs, des rêveurs peut-être aussi. Leurs sérieux collègues ont dû bien se moquer d’eux quand ils les ont vus partir après de discutables calculs astronomiques, et désormais une simple étoile pour GPS. Mais c’est pourtant bien ainsi : pour rencontrer le Christ, il faut être chercheur, rêveur, attentif aux signes du Ciel, disponible à se déplacer. Sans doute est-ce pour cela que nous sommes ici ce matin : chercheurs, rêveurs, attentifs ou disponibles, nous refusons de nous replier sur nous-mêmes et sur nos certitudes, afin de nous prosterner pour adorer le Roi du monde.

Aujourd’hui, nous n’avons pas de grands présents à offrir à ce Roi ; tout juste un peu d’encens, dont la liturgie nous fera malicieusement reconnaître, au moment de l’offertoire, que cette offrande est largement dépassée par celle que Dieu fait de Lui-même. À moins qu’il faille tout de même chercher quel or, quel encens et quelle myrrhe sortir de nos sacs ou de nos poches pour rendre véridique notre foi en Jésus-Christ.

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D’abord, lui offrir notre or. Ce n’est sans doute pas le plus facile ! L’or a toujours exercé sur les hommes une étrange fascination. Les Hébreux l’avaient fondu au désert pour en faire un veau, une idole ; Ce métal précieux et inaltérable est devenu le symbole de la réussite et du pouvoir, provoquant dans l’histoire quantité de crimes et de conflits. Il y a donc quelque chose de vraiment redoutable dans ce métal fascinant, qui ne reste pourtant qu’un métal.

Mais aujourd’hui, par l’offrande des mages, l’or retrouve sa juste destination : il est apporté au Dieu fait homme. Les richesses terrestres retournent à Celui qui vient du Ciel. L’or vient éclairer la pauvreté de la crèche, non pour qu’elle se transforme en rutilante demeure, mais au contraire, pour que l’or lui-même prenne le goût de la pauvreté.

Entendez bien saint Paul, dans la 2e lettre aux Corinthiens, confesser sublimement : « Vous connaissez le don généreux de notre Seigneur Jésus Christ : lui qui est riche, il s’est fait pauvre à cause de vous, pour que vous deveniez riches par sa pauvreté » (2 Co 8,9). Ce grand mystère, nous n’aurons jamais fini de le contempler ; un échange formidable, par lequel nous reconnaissons qu’en Lui offrant notre or, c’est notre pauvre vie qui est changée en or. Par la richesse divine qui nous rejoint en Jésus-Christ, notre âme devient lumineuse, bien plus que l’or.

C’est d’ailleurs là notre grande vocation, à l’instar de Benoîte Rencurel, qui vécut très concrètement ce mystère. On dit qu’après les apparitions, Benoîte « n’était pas comme auparavant : un visage joyeux, presque tout changé et fort tranquille, qui montrait en quelque manière la joie intérieure de son cœur » (CA G. p. 188 VIII [234]). Chaque Eucharistie devrait nous rendre semblablement resplendissants de la lumière divine qui vient nous habiter ! Mieux que des alchimistes, nous devenons alors capables, par la présence du Christ en nous, de tout changer en or !

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Mais avec cet or, les mages apportent de la myrrhe, une plante médicinale, un baume pour soigner les blessures. La tradition y voit l’annonce de la mort du Christ et de sa mise au tombeau. Comme s’il fallait dès maintenant anticiper ce geste, car il ne sera pas possible au soir du vendredi saint, en raison de l’entrée dans le jour du sabbat. Le messie méprisé n’aura donc même pas droit aux honneurs dus aux morts ; mais l’offrande des mages répare, par anticipation, cette ultime offense.

Leur geste rappelle alors notre vocation à la réparation et à la consolation. Unis au Christ, nous pouvons l’apaiser dans ses souffrances ; aujourd’hui encore, par un acte d’amour ou une prière sincère, nous pouvons alléger la peine de Jésus en sa Passion. Il nous est bon de reconnaître que chacune de nos prières peut être un baume pour soigner les blessures du Christ : celles qu’il a subi sur la croix mais aussi celles qui continuent à le meurtrir dans toutes les souffrances de l’humanité !

Et par ce même échange mystérieux, celui qui soigne devient lui-même soigné. Le Cantique des Cantiques fait alors confesser par le croyant : « Mon bien-aimé est un sachet de myrrhe qui repose sur mon cœur » (Ct 1,13). Dans toutes nos blessures et nos déceptions, laissons le Christ Lui-même être ce Roi mage qui vient déposer sur notre cœur la myrrhe qui pourra nous apaiser.

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Mais voici déjà le troisième mage qui s’approche pour présenter son coffret rempli d’encens ! Peut-être chante-t-il ces paroles du psaume 141 : « Que ma prière devant toi, Seigneur, s’élève comme un encens, et mes mains comme l’offrande du soir ».

Il est vraiment dommage que dans l’Église de France - ou dans les Églises francophones, mais je ne pense pas qu’on retrouve le même problème ailleurs – l’encens à la messe soit vu comme un marqueur de sensibilité liturgique. Plus on est « tradi », plus on veut que ça fume ; plus on est « progressiste », moins on emploie l’encens, tout juste quelques fumées pour honorer un défunt lors des sépultures.

Quel dommage d’avoir perdu le sens de ce signe tellement universel ! La fumée monte vers le ciel, parfois d’un seul mouvement, parfois en planant longtemps avant de pouvoir s’élever : elle représente bien notre prière … ou notre état d’âme.

Mais elle nous dit aussi notre vocation : comme les petits grains de résine viennent fondre sur le charbon ardent pour produire une fumée de bonne odeur, notre vie est un petit grain, sans prétention, qui n’a pas grand parfum s’il reste intact dans son coin ; mais s’il vient se fondre sur le cœur brûlant du Christ, il se met à produire une bonne odeur qui se répand et monte vers le Ciel.

Un seul grain d’encens produit cependant bien peu de fumée et d’odeur ; c’est parce qu’ils sont répandus ensemble sur les charbons ardents que les grains d’encens deviennent une grande et belle fumée odorante : c’est tout le sens de notre prière commune, de notre communion en un seul Corps.

Cette fumée est alors capable de se glisser partout, même au-dessous d’une porte fermée. L’encens vient donc aussi dire la bonne odeur de l’amour du Seigneur capable de nous rejoindre, même à travers nos portes closes. Tout ce que, dans nos vies, nous ne voulons pas ou ne parvenons pas à ouvrir au Seigneur, c’est Lui qui le rejoint et l’envahit de l’odeur de son offrande.

Et quand l’office est terminé, il reste dans l’église quelque chose de la fumée de l’encens, qui plane encore longtemps dans les hauteurs de l’édifice, comme pour nous dire que notre prière n’est jamais achevée ; Dieu l’a saisie dans son mystère d’éternité.

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Parce qu’ils n’ont pas gardé pour eux leur or, leur encens et leur myrrhe, les mages ont acquis une formidable clairvoyance. Allégés de leurs richesses, ils ont le cœur disponible. Ils peuvent alors saisir, grâce à un songe, qu’Hérode cherche à les manipuler. Ils ne seront donc pas complices du mal. Ils repartent par un autre chemin.

Voyez à quel point, quand tout est offert au Christ, le cœur et l’intelligence sont légers pour saisir les pièges du mauvais et refuser toute complicité avec le mal ! Quand tout est devenu offrande, les bras libérés de ce qui nous encombre, d’autres chemins sont possibles à parcourir. Une vie différente, transformée par l’adoration véritable du Dieu fait homme, pour nous prosterner désormais devant rien d’autre, devant personne d’autre que notre divin Sauveur. Amen.