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dimanche 26 juillet

Rassasiés !

Par  le père Ludovic Frère, recteur

Tous mangèrent à leur faim ! Et il resta douze paniers pleins ! Le Christ ne fait pas dans la demi-mesure, il ne donne pas chichement.

Parcourrez donc tout l’Evangile. On y voit, par exemple, cet appel à pardonner « jusqu’à 70 fois 7 fois » (Mt 18,22), c’est-à-dire en quittant la logique comptable, car il n’y a pas de miséricorde véritable tant qu’il y a calcul. Ou encore, Jésus parle d’un serviteur qui devait à son Roi la somme exorbitante de 10 000 talents, ou si vous préférez : 180 millions d’euros… peut-être peu de choses en comparaison de la Grèce, mais une dette énorme pour un serviteur insolvable ; dette épongée d’une seule parole par ce Roi qui n’est autre, bien sûr, que l’image de Dieu.

Oui, l’Evangile le proclame de mille manières : quand le Seigneur agit, c’est avec une surabondance inimaginable, qui nous fait sortir de nos calculs, de nos repères, de nos sécurités, de nos mesquineries. Le Seigneur ne compte pas comme nous, qui donnons parfois avec tellement de parcimonie du temps ou de l’argent, de l’attention ou de l’amour. Le Seigneur, Lui, donne à la mesure de son être, à la mesure de son Amour sans mesure.

Alors, on aurait plutôt été surpris que le Christ règle le problème ce jour en partageant simplement les 5 pains et les 2 poissons pour toute la foule rassemblée autour de lui. Ça aurait fait 1/1000e de pain par personne, une petite miette… et un poisson à se partager à 2500… vraiment pas grand-chose ! Mais par la multiplication qu’il réalise sous les yeux de ses disciples, Jésus nous révèle qu’il ne rejoint pas nos vies et nos préoccupations pour donner juste un petit peu, pour résoudre en partie nos problèmes ou pour donner une miette de soutien. Non, il vient donner jusqu’à plus faim, jusqu’à plus soif, et il en reste encore !

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On comprend alors pourquoi le psaume 89 nous appelle à chanter au début du jour : Seigneur, « rassasie-nous de ton amour au matin » (Ps 89,14) ! Et le Christ nous apprend à prier : « donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour » ; entendez-vous cette demande ? "Aujourd’hui" notre pain de "ce jour" : nous demandons à être rassasiés aujourd’hui, non pas demain, car demain sera rassasié par ce que le Seigneur donnera demain. Mais, pour l’instant : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ».

Alors, par la bouche du prophète Isaïe, le Seigneur nous interroge : « Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas, vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ? » (Is 55,2). Oui, pourquoi ? Pourquoi cette fuite, pourquoi cette course éperdue après ce qui ne nous comble pas ?

Les divertissements de toute sorte, les projets de vacances et même les amours humains : rien ne peut nous rassasier sur cette terre. Vous le savez comme moi, frères et sœurs : si nous attendons qu’une créature ou une quelconque réalité terrestre puisse vraiment nous rassasier, nous allons passer notre vie à être déçus, à vouloir toujours plus et à cultiver une terrible amertume envers les autres, qui ne nous apporteront jamais assez.

Regardez notre monde courir à corps perdu après des flots d’images ou de spectacles, d’objets qu’on achète en un clic sur Amazon, de plaisirs toujours plus originaux ou de sports toujours plus extrêmes… tout cela, pour une course sans fin, ou plutôt : qui laisse toujours sur sa faim !

« Pourquoi vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ? » Le Christ multipliant les pains se révèle comme le seul capable de nous rassasier vraiment. Non pas au détriment d’un amour humain ou d’un plaisir terrestre, mais en se présentant comme la source, le couronnement et le « toujours davantage » de nos amours, de nos plaisirs et de nos satisfactions de ce monde.

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Oui, le Seigneur vient nous rassasier. C’est pour nous une joie - n’est-ce pas ?- d’en reprendre aujourd’hui conscience ! C’est une force, une consolation formidable ! Le Seigneur vient nous rassasier… mais, franchement, avons-nous vraiment faim de ce qu’il nous propose ?

Sans doute, me direz-vous, sinon nous ne serions pas là ce matin. Mais avons-nous autant d’appétit pour rassasier nos âmes du Christ que nous en avons pour rassasier nos estomacs de plats succulents ?

Or, seul le Christ peut nous rassasier. Si vous partez de ce sanctuaire avec cette conviction chevillée au corps, assurément, ce sera une grande force pour votre vie de tous les jours. Seul le Christ peut nous rassasier vraiment !

Le Laus l’atteste clairement, par exemple dans le témoignage de ceux qui ont vu Benoîte au retour d’un pénible interrogatoire qu’elle avait enduré à Embrun. Revenue au sanctuaire, elle court à la chapelle des apparitions, « sans penser à boire ni à manger »[1], nous disent les manuscrits du Laus. Voir la Belle Dame et voir les anges est pour elle plus rassasiant qu’un bon pain ou une bonne soupe. Non pas qu’elle doive négliger ses besoins physiologiques, mais tout son être lui dit qu’elle a d’abord faim de cette rencontre céleste, qui la comble corps et âme parce qu’elle la conduit au Christ.

Benoîte peut être alors pour nous tous une précieuse amie, nous aidant à chercher d’abord à nous rassasier de la présence du Seigneur, et pas seulement à remplir le vide de nos estomacs et de nos existences.

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Mais cette conviction de foi pourrait rester très abstraite si nous n’entendions pas aussi, dans cet évangile de la multiplication des pains, que Jésus commence par nous demander ce que nous avons à partager. Dans la foule, presque personne n’avait prévu de nourriture, sauf un jeune garçon ; il a 5 pains et 2 poissons… pas grand-chose pour tout ce monde.

Mais ce garçon a certainement un cœur généreux, car on peut penser qu’il n’envisageait pas d’engloutir ce beau pique-nique à lui tout seul. 5 pains et 2 poissons : il y avait certainement déjà en lui un désir de partager avec ceux qui auraient manqué de nourriture. C’est justement sur ce beau désir de partager que le Seigneur va pouvoir s’appuyer pour donner avec surabondance.

Ce garçon aurait pu aussi taire ce qu’il avait dans son sac ; il aurait été assuré de pouvoir manger… et les autres ? Eh bien, tant pis pour eux, ils n’avaient qu’à être prévoyants comme lui. Ah, combien de « ils n’avaient qu’à » bloquent nos élans de charité ! « Les chômeurs ? Ils n’ont qu’à se bouger pour trouver du travail. Les immigrés entassés sur des bateaux de fortune ? Ils n’ont qu’à rester chez eux… »

Mais le jeune homme sorti de la foule ne reproche pas aux autres de n’avoir rien emmené. Et il ne cache pas ce qu’il a emporté. C’est pourtant sûr : en présentant ses 5 pains et ses 2 poissons, il a sans doute bien saisi et accepté qu’il mangerait moins que prévu. Mais le Christ va donner avec surabondance, et ce jeune généreux repartira certainement avec une bonne partie des douze paniers restants. Il est comme ça, notre Seigneur ! « Donnez, vous recevrez au centuple ». Il le promet ! Si vraiment nous donnons, nous vérifions la réalité de cette promesse, c’est certain !

Voilà donc que le Christ a voulu se servir de la générosité de ce jeune homme, alors qu’il aurait pu créer des pains à partir de rien. Il est vraiment Dieu ; il s’y connait en création à partir de rien.

Mais pour répandre la surabondance de sa grâce, de son pardon, de sa tendresse, pour rassasier vraiment tout le monde, il attend visiblement que nous lui présentions nos petits désirs de partager ou que nous lui abandonnions ce que nous gardons trop jalousement par peur de manquer.

Sans cette étincelle, il ne peut mettre le feu à nos vies. Une petite étincelle, pas grand-chose en somme, mais suffisamment pour qu’il en fasse en grand feu et qu’il installe autour un banquet où tous mangeront à leur faim.

Voilà ce que le Christ peut faire dans nos vies. Il n’attend pas que nous soyons des superhéros ; il attend que nous partagions nos quelques pains et poissons, pour qu’il puisse faire des merveilles à la mesure de sa surabondante générosité !

Alors, avec le prophète Jérémie, qui prie au cœur même de ses lamentations, nous pouvons dire nous aussi : « Les tendresses du Seigneur ne s’épuisent pas ; elles se renouvellent chaque matin, – oui, ta fidélité surabonde » (Lam 2,22-23).

Amen.

 



[1] CA G. p. 54 XV [100] – année 1669