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lundi 15 octobre

"Si l'on exclut Dieu du casting..."

Par  Mgr Jean-Michel di Falco Léandri
Mgr di Falco

Les Ninivites ont beau s’être convertis à la proclamation de Jonas, de Ninive il ne reste que des ruines. Où est donc la splendeur des temps passés ? Où sont Carthage, Thèbes, Tyr, Babylone, Persépolis et tant d’autres cités prospères, puissantes et peuplées ? Qu’est devenue Alexandrie qui nous a donné Origène, Athanase, Cyrille ? Et Hippone qui nous a donné Augustin ? Que deviennent nos villages, particulièrement dans les diocèses ruraux que les prêtres continuent à desservir jusqu’à l’épuisement ? Ces villages n’auront-ils bientôt de chrétiens que leur nom, leurs églises devenues salles des fêtes ?

Nous sommes plongés dans un monde en profonde mutation. « Qui croire ? Que croire ? », se demandent beaucoup de nos contemporains. Y a-t-il un pilote dans l’avion ? Pour beaucoup l’humanité part en vrille. Pour beaucoup l’Église prend l’eau de toute part. Qu’il suffise de lire le dernier sondage de La Croix. Ce serait être aveugle que ne pas s’en rendre compte. Le monde va-t-il quelque part ? A-t-il encore un sens ?

Il est sûr que si on exclut Dieu du casting, une vie donnée comme celle d’un prêtre, d’une religieuse, n’a aucun sens. Et si l’on veut absolument accréditer la série télévisée Ainsi soient-ils d’une seule vertu, c’est de montrer cela. En revanche, si Dieu existe, nous devons de toute évidence l’adorer, le servir, l’aimer, et aimer et servir toutes ses créatures  –  et particulièrement nos frères et sœurs  –  comme Dieu les voit et les aime, jusqu’à donner notre vie pour eux si cela nous est demandé.

C’est ce à quoi nous invite, dans le langage de son époque, sainte Thérèse d’Avila, que nous célébrons aujourd’hui. Je la cite : « Nous reconnaîtrons, ce me semble, que nous observons bien ces deux choses [l’amour de Dieu et l’amour du prochain], si nous observons bien celle d’aimer notre prochain : ce sera le signe le plus certain ; nous ne pouvons savoir si nous aimons Dieu, bien que d’importants indices nous fassent entendre que nous l’aimons, mais nous pouvons savoir, oui, si nous avons l’amour du prochain. Et soyez certaines que plus vous ferez de progrès dans cet amour-là, plus vous en ferez dans l’amour de Dieu. » (Le château intérieur, Ves demeures, chap. III, 8, trad. Marcelle Auclair)

La lecture de saint Paul aux Galates nous invite à cette liberté dans l’amour. Et l’Évangile d’aujourd’hui à l’audace d’aller vers tous. Car qui était Jonas, sinon un prophète étranger, juif, et donc croyant en un seul Dieu, envoyé porter un message à une ville païenne, polythéiste, idolâtre ? On comprend que Jonas ait freiné tout d’abord des quatre fers. Mais une fois qu’il s’est rendu à Dieu et qu’il a délivré le message, ça a marché, car les cœurs étaient prêts à être labourés ! Et la reine de Saba qui était-elle, sinon une païenne aussi, qui n’a pas hésité à venir de loin écouter Salomon, ayant eu vent de sa sagesse, et qui en a tiré profit ! Et avec nous aujourd’hui qui avons-nous ? Sinon le Christ qui est bien plus grand que Salomon, bien plus grand que la reine de Saba ! Certes pour Lui ça a mal tourné, mais à vue humaine seulement, car nous le savons ressuscité, sa parole est présente, et nous en sommes les héritiers.

Alors, être seul avec son porte-voix à délivrer un message difficile à entendre au sein d’une multitude païenne, cela ne devrait pas nous décourager ! D’ailleurs les participants au synode sur la Nouvelle Évangélisation ne le sont pas. Et nous-mêmes ici non plus. Mais tout en m’adressant à vous, je voudrais m’adresser aux mélancoliques qui reviennent sans cesse sur ce qui aurait pu être et ne sera jamais, ou encore aux idéologues qui voudraient imposer le bien à tout prix.

L’ère messianique, cette ère où tous les conflits seront résolus, où la paix régnera, nous ne pouvons douter qu’elle sera la fin, le terme de l’histoire, – et cela n’est pas de la consolation à bon compte –, mais nous ne pouvons pas la proposer comme fin, comme but.

Du bon grain et de l’ivraie, il y en aura toujours, et dans le monde, et dans l’Église, et dans notre cœur. Jésus nous a d’ailleurs à ce sujet bien prévenu qu’il ne fallait pas chercher à les séparer avant le jour du jugement, de la moisson. Nous sommes seulement chargés de dire, pas de faire croire, comme disait Bernadette Soubirous, tout comme Jonas a été chargé de dire, et non pas d’imposer.

Nous pouvons mettre en garde, avertir, prévenir, comme Jonas a mis en garde, en rappelant par exemple que ce n’est pas impunément qu’on offense la justice, en rappelant que le mal qu’on trame se retourne forcément un jour où l’autre contre son auteur, en rappelant, comme Benoît XVI l’a encore fait au Liban, que l’on prend de gros risques à ne pas respecter « la grammaire qu’est la loi naturelle inscrite dans le cœur humain ». Mais pour le reste, pour ce qui est d’une intelligence et d’un cœur qui s’ouvrent à la voix du Seigneur, cela ne dépend plus de nous : cela relève de la grâce de Dieu et d’une liberté humaine que nous n’avons pas à forcer. Jonas n’a fait que traverser la ville, il n’a pas forcé les portes des maisons !

Le non-croyant est quelqu’un qui n’a pas encore découvert de quel amour il est aimé. Alors ce n’est certainement pas en forçant la porte de sa conscience, en forçant son cheminement, que nous le lui ferons découvrir. Tout ce que nous pouvons être pour lui, c’est être un signe traversant sa vie comme Jonas a traversé Ninive, c’est être disponible à ses questionnements comme Salomon l’a été à ceux de la reine de Saba.

En même temps, ne nous mettons pas trop rapidement du côté de ceux qui savent tout, qui ont réponse à tout. Mettons-nous aussi un peu du côté de la génération mauvaise décrite par Jésus, du côté de la génération qui demande un signe. Un signe pour croire, un signe pour espérer, un signe pour être convaincu du bien-fondé de nos choix, de nos convictions, de nos initiatives pastorales. Or à nous aussi il n’est donné que le signe de Jonas. Jonas passe dans nos vies. L’entendons-nous ? Nous sommes-nous laissés toucher comme les Ninivites ? Avons-nous vraiment embrassé l’Évangile ? On peut se poser légitimement la question. Nous devons nous la poser ici, au Laus, lieu de conversions.

Nous connaissons bien des prêtres qui nous bouleversent par leur témoignage, mais nous en connaissons aussi qui jouent au prêtre, qui jouent un rôle ; et nous en connaissons peut-être aussi qui se laissent enfermés dans un rôle, dans une fonction. Sainte Thérèse d’Avila peut les aider. Elle qui joua à la religieuse petite fille et qui passa ensuite de années à n’être qu’une moniale de façade. Ce n’est que dans son âge mûr qu’elle se convertit enfin vraiment. C’est à partir de ce moment-là qu’elle a pu réformer son ordre religieux. C’est à partir de ce moment-là qu’elle a pu enfin accéder à la vraie liberté, celle qui lui faisait jouer des castagnettes pour ses sœurs sans craindre de retomber dans les chaînes de son ancien esclavage.

En terminant, une citation de Sainte Thérèse d’Avila : « Quand par ses voies secrètes Dieu semble nous faire comprendre qu’il nous écoute, alors, il convient de nous taire » (Le château intérieur,  IVes demeures, chap. III, 5, trad. Marcelle Auclair). C’est que je m’empresse de faire.

+ Jean-Michel di FALCO LÉANDRI

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