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dimanche 29 octobre

Tu n'exploiteras pas l'immigré

Par  le père Ludovic Frère, recteur

Permettez-moi de vous le dire pour commencer : je ne suis vraiment pas favorable à ce qu’une homélie se transforme en tribune politique. Ce n’est pas l’objectif de cet acte liturgique ; encore moins peut-être dans un sanctuaire, où vous êtes là pour vous reposer, prendre du recul et vous laisser réconcilier.

Cependant, vous n’êtes pas venus dans le refuge du Laus pour oublier la vie réelle, mais pour vous y ancrer avec davantage de solidité ; une vie dont l’actualité nous rejoint particulièrement par les lectures de ce dimanche, qui sont assez dérangeantes si l’on accepte de les entendre vraiment.

-          D’abord, le livre de l’Exode fonde le comportement judéo-chrétien à l’égard des migrants : « Tu n’exploiteras pas l’immigré, tu ne l’opprimeras pas, car vous étiez vous-mêmes des immigrés au pays d’Égypte ».

-          Ensuite, l’épitre à Timothée nous a appelés à accueillir « la Parole au milieu de bien des épreuves, avec la joie de l’Esprit Saint ».

-          Puis l’Évangile a révélé que l’amour de Dieu devait aller de pair avec l’amour du prochain ; alors quand un « lointain » devient « prochain », une urgence s’impose à nous.

Respecter l’immigré, accueillir la Parole divine dans les épreuves et aimer sincèrement le prochain : tout cela mis ensemble nous interroge sur le comportement à adopter à l’égard des migrants. Une situation qui nous laisse souvent désemparés ou sur laquelle des positions se cristallisent. Mais la Parole de Dieu est à recevoir dans la prière, en nous rendant disponibles à l’Esprit-Saint : cette Parole, comment résonne-t-elle, au plus profond de votre âme, au regard de cette situation douloureuse et de toutes ses implications ? Je vous encourage à vous laisser toucher, remettre en cause ou conforter par les éclairages que nous donne aujourd’hui la Parole de Dieu.

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Premier grand éclairage : nous sommes faits pour déborder de charité. Mais la charité est une vertu exigeante, un véritable combat intérieur, une acceptation de s’oublier soi-même : on ne peut pas vivre la charité sans que ça coûte !

De cela, Benoîte Rencurel nous a donné de courageux exemples, comme en l’hiver 1670 où - nous disent les Manuscrits du Laus - elle « voit une femme qui descend de Saint-Etienne dans la neige et nus pieds. Cette bonne fille, remplie de compassion et de charité, se déchausse, lui donne ses souliers parce qu’elle voit que le cœur lui manque et qu’elle ne peut plus marcher ». C’est fort déraisonnable ; mais la charité est déraisonnable. Elle nous sort nécessairement de nous-mêmes ; sinon, elle n’est qu’un moyen pour alléger notre conscience.

Ce que Benoîte Rencurel fait à ce moment-là, c’est ce que le pape Benoît XVI décrit dans son encyclique « Dieu est amour », en enseignant : « la charité chrétienne est, avant tout, simplement la réponse à ce qui, dans une situation déterminée, constitue la nécessité immédiate » (n°31a). C’est bien clair : Il s’agit « simplement », « dans une situation déterminée », de répondre à « la nécessité immédiate ». La situation peut donc changer, la nécessité évoluer… On n’est donc pas ici dans le registre des choses figées et des implications à long terme : c’est l’urgence du moment.

Et là, tout « simplement », il n’y a pas à tergiverser. La nécessité du moment s’affranchit de toute autre considération. Il n’est donc pas possible, dans l’immédiat d’une urgence, de sélectionner les destinataires de notre charité. Ce principe nous oblige donc, en tant que chrétiens, à soigner toute personne en souffrance auprès de nous. Devant Dieu, nous avons le devoir de veiller sur les migrants actuellement sur notre sol, qu’ils soient chrétiens, musulmans ou d’autres religions.

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Mais un deuxième principe vient se conjuguer avec celui-ci : le principe du projet de société. Le catéchisme de l’Église catholique enseigne, au numéro 2241, que « les autorités politiques peuvent, en vue du bien commun dont ils ont la charge, subordonner l’exercice du droit d’immigration à diverses conditions juridiques, notamment au respect des devoirs des migrants à l’égard du pays d’adoption ».

La nature de ces devoirs n’est pas précisée, mais on peut envisager deux niveaux d’application :

-          au niveau personnel : qu’un migrant respecte les lois du pays qui l’accueille ;

-          et au niveau communautaire : qu’un groupe de migrants ne mette pas en péril ce qui constitue l’âme du pays qu’ils veulent rejoindre.

Or, les faits sont là pour nous montrer qu’à côté d’une minorité chrétienne, les migrants sont majoritairement des musulmans. Le nombre toujours plus important d’immigrés et la nature-même de l’Islam, religion conquérante, peuvent conduire, d’ici quelques décennies, à une France à majorité musulmane. On a quand même le droit de ne pas le souhaiter, et de concevoir que ce n’est pas le projet de Dieu sur notre pays.

Les données démographiques sont têtues ; elles montrent que la foi chrétienne diminue à grande vitesse en Europe (un million de chrétiens en moins sur l’année 2016[1]), tandis que l’Islam gagne du terrain. Qu’est-ce que le Christ attend de nous dans un tel contexte ? Devons-nous laisser se dérouler ce processus sans réagir ?

Je crois alors repérer trois mécanismes sur lesquels nous pourrions agir. Je vous les propose, en vous invitant à vous demander quel appel le Seigneur peut vous adresser, au fond de vos cœurs, pour vous investir dans l’une ou l’autre de ces grandes priorités, si vous les estimez légitimes bien sûr :

1 - premier mécanisme sur lequel agir : faire grandir la justice internationale, pour que nos pays de surabondance ne viennent pas narguer les pays où l’on manque de l’essentiel. Faisons-nous vraiment tout notre possible pour un partage plus équitable des richesses du monde ? Concrètement, qu’est-ce que je fais pour contribuer à une plus grande justice universelle ?

2 - deuxième mécanisme : les profiteurs éhontés que sont les passeurs. On pourrait certainement démanteler leurs réseaux, si l’on s’en donnait les moyens. Qu’est-ce que l’Esprit du Seigneur peut alors nous inspirer pour contribuer au démantèlement de ces structures ignobles ? Je ne pense pas, là non plus, qu’on soit simplement impuissant, ne serait-ce que par la force de la prière, qui peut faire tomber les entreprises les plus infâmantes.

3 - troisième mécanisme : en finir avec la tiédeur chrétienne, pour que notre pays retrouve une vraie vitalité évangélique. Il n’y a aucune fatalité à ce que nos églises se vident : les âmes ont soif du Christ, même sans le savoir ! Que faisons-nous maintenant pour que l’Évangile enflamme le monde ?

Dans la deuxième lecture, saint Paul interpelle les chrétiens de Thessalonique en leur disant : « Vous nous avez imités, nous et le Seigneur, en accueillant la Parole au milieu de bien des épreuves, avec la joie de l’Esprit Saint ».

Chaque époque a ses épreuves ; la nôtre connaît celle-ci, particulièrement redoutable, de la montée de l’Islam et des drames des migrants fuyant souvent des situations invivables. En gardant au cœur la joie de l’Esprit Saint, sans naïveté ni idéologie, nous nous appuyons sur la Parole de Dieu, qui nous donne deux jambes par lesquelles nous pouvons tenir debout :

-          ne jamais fermer nos cœurs aux souffrances des autres

-          et ne jamais laisser faiblir le feu de l’Evangile.

Deux commandements qui n’en sont qu’un : l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Jamais l’un sans l’autre !

-          Jamais l’amour d’un prochain qui serait contre l’amour de Dieu ; or, se désintéresser de la possible disparition de l’Évangile dans notre pays, c’est manquer d’amour pour notre Seigneur Jésus.

-          Inversement, ce n’est jamais non plus l’amour de Dieu sans l’amour du prochain ; sinon on fait du Seigneur un étendard pour défendre des idéologies et l’on n’est plus dans l’amour de Dieu de toute notre âme et de toute notre force.

Tenir ensemble le soin du prochain et l’annonce de l’Évangile : voilà ce qui se présente à nos consciences, pour bien peser les enjeux de notre temps et regarder toute la réalité avec les yeux du Christ. Or, les yeux du Christ se reflètent merveilleusement dans le regard de Marie. Que la Vierge du Laus nous aide donc, car par nos seules forces, il est tellement difficile de trouver des solutions à de si grands problèmes ! Belle Dame du Laus, donnez-nous part aux battements de votre cœur immaculé, pour que nous sachions discerner quels comportements, quelles réflexions et quelles actions votre Fils nous appelle à vivre aujourd’hui, dans ce monde où nous marchons tous comme des pèlerins, des « immigrés » avançant jusqu’à leur Patrie éternelle.


[1] Source : www.famillechretienne.fr/eglise/vie-de-l-eglise/12-5-millions-de-catholiques-en-plus-dans-le-monde-226658